
Pasteur Philippe Auzenet, vous venez de fonder le 7 juillet 2026 dernier, et avec d’autres collègues pasteurs, le Pôle d’action et de lutte contre les abus psychologiques et spirituels, et les dérives sectaires, à Lyon, pourriez-vous nous décrire ici vos motivations à ce sujet ?
— Bien sûr ! Cela faisait des années, et je puis dire depuis 1977, que j’avais subi de graves abus psychologiques et spirituels, dans les différentes œuvres et églises où j’exerçais mon ministère.
Le comble, c’est qu’avec le temps, j’ai moi-même reproduit ensuite ces mêmes abus, par mimétisme, et sans m’apercevoir que je recopiais l’intolérable. Mon cerveau avait été formaté par les milieux évangéliques purs et durs de l’époque, et j’appliquais désormais ma devise : « Marche ou crève ».
Sans compter qu’entre l’âge de 7 et 9 ans, j’ai subi dans la cour de récréation de mon école chrétienne catholique (Jean-Baptiste de la Salle à Rouen) 40 tentatives de meurtre, ficelé comme un saucisson à chaque fois, pendu par les pieds, menacé de meurtre avec des couteaux de boucher, les grands avaient même pris soin de placer un bol sous ma tête pour recueillir le sang, et ils m’avaient dit « Si tu parles de cela à tes parents, ou au directeur de l’Ecole, on te tue pour de bon, et même plus tard on te retrouvera là ou tu es, et on te liquidera ».
Vous comprenez que le cerveau de ce petit garçon que j’étais a pris cela au premier degré, il a été détruit et reformaté, sur deux années d’abus : « La violence, c’est normal, Dieu est violent et les chrétiens sont violents ». Et en conséquence, ce sont malheureusement ces mêmes violences subies et non traitées, que j’ai reproduites plus tard à l’âge de 40 ans, sur plusieurs bénévoles de mon centre d’accueil pour toxicomanes, j’ai fait un burn-out, des crises de nerf assez violentes et cela m’a valu plus tard une affaire de justice et une condamnation pénale.
Mais comment avez-vous réglé ensuite vos graves problèmes ? Vous deveniez, dites-vous, un abuseur, sans vous en rendre compte, comment avez-vous fait pour régler tout cela ?
— J’étais atteint de ce que l’on appelle « l’amnésie traumatique ». On souffre, la vie est devenue une mort et un enfer, c’est horrible à supporter, alors pour ne plus souffrir, on relègue les événements traumatisants dans l’inconscient, qui occupe chez l’être humain 90 % du cerveau. Puis on oublie. Beaucoup de ceux qui sont victimes de gros traumatismes font cela, pour arriver à vivre quand même, et un processus de dissociation s’installe. Cela leur évite de devenir fous. Un autre personnage est créé en urgence, et c’est lui qui prendra la place du premier, et pour subsister, il aura des addictions. Il ne s’agit pas de schizophrénie, mais de dissociation.
Certes, la douleur des traumas aura été refoulée dans la vie inconsciente, mais depuis cet endroit du cerveau la douleur se manifestera et voudra parler, sans s’identifier réellement par ses racines. Les éléments ressentis depuis la zone consciente du cerveau produiront ceci : angoisses, mal-être, dépression, envies de suicide, paranoïa, troubles psychologiques, addiction aux médicaments ou à l’alcool, anxiété permanente, troubles alimentaires, cauchemars et insomnies, troubles de la concentration, mauvaise estime de soi, dépendances sexuelles.

L’affaire BETHARRAM, qui concerne 1500 enfants abusés dans une seule école par des prêtres, est passée aux infos, et voilà que mon amnésie s’efface progressivement, et c’est l’horreur, car je revis brusquement tout mon passé, mais au présent. Je souffre et j’ai envie de me suicider. Mais Dieu (ou alors appelez cela la providence) veille, et une brillante accompagnatrice de la région parisienne me téléphone, nous papotons, elle sait par intuition qu’elle parle à un polytraumatisé, et use de beaucoup de précautions. Durant sept années, elle m’accompagnera psychologiquement et spirituellement, pour que je sois libéré de toutes les conséquences de mes abus subis ou perpétrés, mais aussi des conséquences des TSPT, les troubles du stress post-traumatique. Dans mon cas, ils étaient si nombreux !
Je n’ai jamais voulu abandonner devant la souffrance, je me suis débattu corps et âme pour sortir de l’enfer, et désormais je puis vous dire que je suis le vrai Philippe, la psychothérapie TCC (thérapie comportementale et cognitive) a eu raison de moi. J’ai tout déposé, tout, tout est sorti de moi, il y a eu des séances et des exercices de plusieurs heures durant lesquels la colère, le désir de destruction et la violence sont sortis comme la lave d’un volcan. Je suis, à ce jour et c’est un miracle à 74 ans, redevenu totalement libre, paisible, « J’ai l’âme d’un enfant sevré », comme le dit la Bible.
Pensez-vous que ce travail sur soi est nécessaire pour en arriver à créer un Pôle ABUS dont vous nous avez parlé ? C’est le prix à payer ? C’est dur de passer par un cheminement de sept années, où tout s’est brouillé, plus rien n’avait plus de sens ?
— Oui, c’est extrêmement difficile de passer par là, très peu font ce travail sur eux-mêmes, beaucoup abandonnent en chemin, s’isolent, et deviennent des durs à cuire, des cow-boys sans foi ni loi, qui se mentent à eux-mêmes. Ils ont été détruits et restent détruits ; ils victimisent et vivent dans l’addiction. C’est trop difficile pour eux de quitter le faux personnage dissocié, car il faut encore souffrir de cette séparation, pour retrouver le vrai « moi » d’autrefois. Avec bonheur, mais avec moultes souffrances, j’ai traversé toutes les étapes, j’ai retrouvé le petit garçon en moi, qui avait sept ans, juste avant qu’il ne soit tué intérieurement.
Le centre de psycho-traumatologie de Lyon (il y en a un par région, et ici à Lyon, il s’agit de : https://www.chu-lyon.fr/centre-regional-du-psychotraumatisme-auvergne-rhone-alpes-crp ) vient de me faire un bilan très détaillé de mon état, en juin 2026 et en présentiel, pour affirmer et conclure que je n’avais plus besoin de continuer des soins, car presque totalement guéri après sept années de psychothérapie. La prière a joué un grand rôle, Dieu m’a accompagné, et le psychiatre qui a établi ce bilan a confirmé que la spiritualité, à ce stade, est très importante, et même décisive pour évacuer tout le stress et la douleur de toute une vie.

Quelles sont donc vos motivations actuelles, en créant le POLE ABUS ?
— Il ne s’agit pas de faire la chasse aux sorcières, de voir des abus et des traumas partout, et de foncer comme un taureau, puis de reproduire des abus sur ceux qui nous ont abusés, ce serait un mensonge. J’ai bien veillé à ce que cela ne m’arrive pas, et me suis fait entourer plusieurs mois avant la naissance de notre pôle, en prenant mes décisions collégialement. Ce serait facile de tomber dans le piège d’une motivation liée à un esprit de vengeance.
Je crois que pour gérer ce pôle, il faut aller lentement, bien vérifier ses sources, tout en mettant la pression sur les abuseurs directement, puis si endurcissement, par le moyen des médias, pour leur dire une fin de non-recevoir, un « PLUS JAMAIS ÇA » définitif et ferme. Il faut une main de fer dans un gant de velours pour dénoncer les abuseurs « planqués », et pour exercer ce ministère d’écoute et de relèvement des victimes.
Si l’abuseur écoute les conseils, alors c’est gagné d’avance, car il reconnaît qu’il a besoin de changer. Mais s’il s’endurcit par orgueil, en se mentant à lui-même et en s’autopersuadant, comme dans le cas de la méthode Coué, qu’il n’a jamais abusé quiconque, mais que ce sont ses victimes qui l’abusent, alors la situation devient très compliquée et il faudra lui résister. L’on voit actuellement ce cas sur l’île de la Réunion. Beaucoup de violeurs et d’abuseurs jugés par les tribunaux nient leurs actes jusqu’au bout, comme l’a fait Lucifer autrefois.
Comment résister à un abuseur, alors que les faits d’abus sont prouvés, et que l’on a dépassé les trois étapes préconisées dans Matthieu 18 (1. voir l’abuseur seul à seul – 2. le revoir à nouveau, tout en prenant deux témoins – 3. dire le tout à l’église, publiquement) ? Il faut « le dire à l’Église » et faire du tapage. C’est ce que faisait Jésus, qui est allé jusqu’à prendre des fouets (je ne le conseille à personne). Et si malgré une dénonciation publique provoquant un peu de tapage, l’abuseur persiste, alors la presse doit être saisie, il faut élargir l’audience sans prendre peur. Il en va de la protection des victimes, et il faut éviter des suicides et des destructions intérieures massives et futures. En cas d’abus graves avec des preuves indubitables, la victime sera exhortée à porter plainte au pénal.
Tout le monde a le droit de savoir (sous la couverture du discernement et non du jugement) que le pasteur Untel a des méthodes dangereuses car sectaires, c’est un légaliste et un fondamentaliste, c’est un abuseur qui met sous emprise pour protéger son (petit) pouvoir et profiter de sa bonne réputation. Si ce pasteur n’est pas dénoncé, c’est donc une non-assistance à personne en danger : nous déroulons un tapis rouge en face de l’abuseur, et il détruira encore plus de victimes.
Notre pôle ira jusqu’au bout, pour arrêter l’hémorragie dans certaines grandes églises de la région parisienne ou d’ailleurs. Nous travaillerons nos dossiers, et vaincrons. Il s’agit d’une mission de dévoilement puis de sauvetage. Beaucoup de pasteurs-abuseurs nous disent « Mais arrêtez, vous devez prier de longues années, supporter les abus et remettre tout cela à Dieu, sans faire justice vous-même… » Ces propos témoignent de beaucoup d’immaturité et font partie intégrante et systémique des problèmes d’abus : si ta fille est violée ou assassinée par un pasteur, garde le silence, prends ta croix, et ne porte pas plainte, car c’est un pasteur, et il ne faut pas salir son nom, ni celui de Dieu. Car malheur à celui qui touche aux Oints de l’Éternel !
Certains abus psychologiques et spirituels graves et commis dans la durée, sont des assassinats de la vie intérieure de la victime. Ils sont aussi graves qu’un viol ou que des violences physiques volontaires, ou qu’un meurtre réel.
Bien sûr, au vu des moyens que nous utiliserons, nous serons incompris et diabolisés par les abuseurs et leur « Cour », composée de membres d’églises qui ont été séduits et mis sous emprise par des gourous masqués et très charismatiques.
Nous serons aussi diabolisés par les fédérations d’églises, qui nous diront qu’elles ont leur propre cellule de veille et d’écoute en ce qui concerne les abus… A celà nous répondons qu’on ne peut être juge et partie. Être juge et partie, c’est à la fois arbitrer un conflit et y être directement intéressé et impliqué. Une telle situation rend tout jugement suspect d’avance : dès que l’on est concerné, le risque de faire prévaloir son intérêt ou ses affects sur l’exigence d’équité est grand. C’est évidemment un piège, car des affaires d’abus seront étouffées et vouées au silence, à cause de la république des « copains ».
Actuellement, ce qui s’impose à nous, au début de notre action, c’est de dévoiler une équipe de pasteurs mais surtout le pasteur principal, dans une grande église d’Alsace, et aussi dans le nord de la France. Nous avons des courriels qui nous montrent que la situation est très grave, surtout que les fameuses personnes impliquées se font protéger par leurs membres sous emprise, et crient « Au voleur, on nous assassine, on veut détruire l’œuvre que Dieu nous a confiée ! ». Ils s’endurcissent, et crient au scandale, tout en gardant le silence envers nous, pour mieux faire le mort et nous faire taire (cela s’appelle l’abus du silence, un abus supplémentaire que j’évoque dans les 300 vidéos que je viens d’enregistrer sur le phénomène des abus).
C’est, somme toute, très classique : ils utilisent « l’inversion accusatoire ». Autrement dit, voici leur système de défense : « Nous ne sommes coupables de rien : ce sont nos accusateurs qui déraillent, ils sont fous et sous l’emprise de satan, ils voient des démons partout et veulent nuire à l’œuvre de Dieu et à Ses saints serviteurs, qui eux, n’ont jamais fait de mal à quiconque. Ils cherchent à se venger sur nous et ne sont pas guéris de leurs propres blessures d’abus ».
C’est classique, je l’ai déjà dit. L’on voit cela aussi dans toutes les affaires de mœurs, où le mis en examen clame haut et fort son innocence, et prétend que la victime était consentante, et que ce n’était pas un abus ou un viol. Ou alors, que les preuves ne sont pas suffisantes pour l’accuser. C’est lâche et pervers.
Un élément est à considérer : les abuseurs spirituels peuvent très bien être sincères au début, car ils ne se rendent pas compte qu’ils sont producteurs d’abus. Ils ont la tête dans le guidon, ils sont tellement ancrés dans leurs abus, qu’ils ne les voient pas eux-mêmes ni leur proche entourage. J’ai connu cela en 1994, je pensais être net et droit, et ne pas avoir commis d’abus. Mais j’étais à 100 % dans des abus.
Voilà pourquoi il faut dès le départ être très ferme lorsque l’on dévoile un pasteur ou un prêtre abuseur. Il « n’aperçoit pas ce qui le fait tomber », comme le dit la Bible. Il ne faut rien céder, la peur doit changer de camp, et les victimes apeurées doivent être aidées à sortir de l’ombre, car elles n’osent pas en sortir, elles ont été formatées à se taire. C’est tout un processus qui prend du temps, et je le connais bien puisque j’y suis passé. J’ai été par le passé à la fois abuseur et abusé. Je sais de quoi il en retourne. Rien de tel qu’un ancien alcoolique pour œuvrer à la délivrance des alcooliques. Rien de tel qu’un ancien détenu pour œuvrer parmi les sortants de prison.
Rien de tel qu’un ancien abuseur délivré pour démasquer les abuseurs avec empathie, et aider les victimes séduites et sous emprise. Ainsi, il faut quelques secondes à un ancien abuseur pour détecter un abuseur et ses victimes, cela va très vite. Et je puis vous dire que dans les milieux évangéliques, il y a énormément d’abus cachés et de toutes sortes. C’est très subtil, il faut vraiment être un professionnel de l’abus pour les discerner. Et celles et ceux qui veulent me faire taire sont souvent des abuseurs cachés, ou alors des personnes qui sont de mêche avec eux, ils veulent aussi protéger la bonne réputation de leurs propres milieux évangéliques, alors ils sont prêts à tout pour cela : mensonges, dénis, calomnies, pressions de toutes sortes, essais de destruction des personnes qui les discernent.
Merci beaucoup Pasteur Philippe Auzenet, pour votre témoignage, nous vous souhaitons beaucoup de courage pour gérer ce POLE ABUS, à vous, et aux ministères qui vous épaulent et vous soutiennent. Longue vie à votre action.
Contact pour les victimes d’abus, ou pour celles et ceux qui désirent nous soutenir ou nous rejoindre : pole.abus@laposte.net
