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Fécondité de la souffrance

necrainspaslasouffranceCet article est un extrait du livre de Philippe Auzenet « Ta souffrance peut devenir féconde ». On peut se le procurer : voir en rubrique « Livres »

LA SOUFFRANCE : CELLE QUE TU N’ATTENDAIS PAS

La souffrance… une expérience sensorielle et émotionnelle désagréable, qui désagrège et mine la vie intérieure. C’est celle que tu n’attendais pas, celle que tu ne souhaitais pas accueillir à l’intérieur de tes murs. Elle ne frappe pas à ta porte, elle entre sans autorisation. Elle provoque, déstabilise, agresse, casse, abîme ; elle interroge, fait brusquement prendre conscience de notre aspect fragile, de notre imperfection, de notre misère et de celle du monde. Parfois sans identité réelle, sans raison apparente, sans dessein particulier, elle reste souvent sourde et muette à nos supplications.

La souffrance se présente d’abord comme une ennemie et une intruse. Elle nous fait perdre nos points de repère, nous insécurise, et nous plonge dans le désarroi. Elle ne nous donne ni droit ni pouvoir, et ne fait pas de nous des surhommes : quels que soient notre âge, notre culture, notre race, notre personnalité, elle nous appauvrit, nous dépossède de nos acquis, nous remet à l’école d’une manière imprévue, renverse nos assurances, nos certitudes et nos raisonnements, et ouvre une brèche béante dans notre vécu, qu’il soit spirituel ou pas. La souffrance fissure peu à peu même ce qui est solide, fort, majestueux, et qui donne de l’élan. Elle interpelle et désoriente. Elle brise la plus solide espérance, pulvérise en un clin d’œil un avenir promis et sans faille.

La souffrance anéantit le cours du temps et le rend captif. Elle ronge irrémédiablement ce qui est superficiel ou provisoire, et introduit le doute dans ce qui est définitif et bien construit. Elle dévoile et révèle les profondeurs les plus cachées en nous : nos fondements intérieurs véritables, nos motivations existentielles, mais parfois aussi le vide d’une vie irréfléchie, illusoire, et bâtie dans l’anarchie. La souffrance nous abaisse et nous humilie, elle nous montre de toute évidence que nous ne sommes pas que des maîtres, et que nous avons encore tout à apprendre.

Tout être, tout groupe qui souffre est en situation de survie, et de lutte permanente : il combat contre sa douleur pour l’atténuer ou la supprimer, combat contre lui-même et ses réactions imprévisibles, contre les événements contraires, contre la tentation de baisser définitivement les bras. Il essaie de survivre à tout prix, en fixant ses yeux intérieurs sur l’horizon, là où la lumière finira bien par se lever, tôt ou tard.

De prime abord, la souffrance apparaît comme un adversaire redoutable, destructeur et invincible ; mais en apprenant à l’accueillir avec respect, patience et douceur, à la supporter et à l’intégrer, elle nous dévoile certains de ses secrets.

Souffrir, c’est n’avoir d’autre choix que de céder du terrain à un indésirable. C’est diminuer, rétrécir, et parfois régresser. C’est commencer à mourir, et voilà pourquoi nous détestons passer par là, pourquoi nous sommes angoissés, désarçonnés, déstabilisés et abattus. C’est perdre pied et faire un plongeon brutal dans les eaux tumultueuses et glacées de l’incertain, de l’imprévisible, des eaux qui nous engloutissent rapidement si nous ne savons nous raccrocher au bon rocher ou à la bonne branche au moment fatidique. C’est subir l’humiliation privée ou publique, voire la persécution. C’est devoir renoncer à vivre comme les autres, les bien-portants, et commencer à se cacher de leur présence. C’est trébucher sur son identité première, celle qui s’était forgée au fil du temps, et qui était remplie de beaux projets optimistes et sûrs. C’est abandonner en un clin d’œil ce qui faisait notre joie, notre équilibre, notre bonheur, notre passion, voire notre assurance spirituelle. C’est aussi quelquefois, par la force des choses et des événements, devoir entrer dans une anesthésie progressive et involontaire d’une partie de notre personnalité, pour pouvoir subsister.

« L’âme humaine est comme une meule de pierre dans un moulin. Lorsqu’on lui donne du blé à moudre, elle tourne et le transforme en farine. Mais lorsqu’on n’y met rien elle tourne toujours et use sa propre substance. » (Martin Luther)

LA RENCONTRE AVEC LA SOUFFRANCE

Me revient encore à la mémoire le souvenir d’un événement ancien qui bouleversa ma vie d’adolescent : la visite d’un établissement pour handicapés mentaux, situé en plein cœur de la forêt allemande, alors que j’avais douze ans. Après cette visite, où j’eus un contact personnel avec les handicapés, ma perception de la vie ne fut plus jamais la même. Des questions fusaient dans ma tête. « Pourquoi ? pourquoi eux et pas moi ? pourquoi les cache t’on ? pourquoi l’injustice de cette souffrance dès leur naissance ? comment penser que Dieu les aime ? ».

Tous, que nous l’ayons voulu ou non, nous nous sommes trouvés un jour en face à face brutal avec la souffrance, alors que nous ne l’attendions pas. Elle a touché soit la vie de notre entourage -décès brutal, accident, maladie-, soit notre vie personnelle. Auparavant, nous pensions que la souffrance n’était réservée qu’aux autres, et qu’elle ne concernait qu’un nombre très limité de personnes. Nous étions maladroits et gênés face à leur douleur, ne sachant que penser et quel comportement adopter. Puis, avec le temps, elle s’est introduite aussi chez nous, faisant basculer notre vie dans un désert brutal, aride et sans réel horizon.

Nous avons dû apprendre à gérer nos peurs. Pas facile. Notre entourage nous a certainement aidé, mais nous avons vite découvert que cela ne suffisait pas. Alors notre mauvaise humeur et nos plaintes sont devenues manifestes. Nous avons beaucoup réfléchi, cherché les « pourquoi » et les « comment » de notre vécu douloureux, en nous torturant l’esprit. Nous avons peut-être même prié. Et nous nous sommes retrouvés face à un mystère qui ne livrait que difficilement ses secrets. Quand tu l’interroges, la souffrance ne répond pas, elle ne livre pas ses plans.

Souffrir, c’est supporter

Le verbe « souffrir » vient du latin « ferre[1] », avoir mal, être tourmenté, supporter, enfanter, accepter, endurer, subir quelque chose de pénible, une douleur physique ou morale ; il vient aussi du latin « sufferentia », patience, résignation, tolérance. Alors que le mot « souffrance » est souvent utilisé pour évoquer le domaine de l’âme, le mot « douleur » est surtout employé en rapport avec le corps physique. Les deux mots sont synonymes. Il est intéressant de réfléchir à l’un des sens de la racine latine du mot souffrance –ferre- qui est : « supporter ».

Souffrance et plaisir

Alors que le plaisir[2] apparaît plutôt comme quelque chose que l’on peut souvent décider et programmer, et qui est le moment positif, agréable et harmonieux d’une action, d’une expérience, la souffrance, elle, apparaît comme une donnée désagréable et négative par excellence, qui nous est imposée. Elle s’apparente au mal. Elle représente un adversaire indésirable et nous fait peur. Pour cette raison, nous avons déjà souligné que nous recherchons d’abord tous à l’éviter et à l’éloigner.

En Europe, le culte moderne du plaisir s’est certainement développé sous toutes ses formes, aussi en totale réaction contre une civilisation dominée par une morale chrétienne qui, pendant des siècles, a non seulement condamné le plaisir, mais encore valorisé la souffrance. Chez les Français, il faut souligner l’importance de l’impact philosophique de la révolution de mai 1968, où il était devenu « interdit d’interdire », et où le mot d’ordre était : « je fais ce que je veux, comme je veux, quand je veux, où je veux, et avec qui je veux, je suis libre ». Place à la liberté du plaisir. Nous en avons récolté les fruits de nos jours, plusieurs décennies après. Nous avons perdu l’autorité et ouvert la porte à la violence et à l’insécurité.

Notre société contemporaine, axée en tout premier sur le plaisir d’une consommation effrénée, aveugle et incessante, a souvent et en conséquence, choisi de cacher globalement le processus de la souffrance, de le gommer, de le traquer, pour finalement vivre comme s’il ne représentait qu’un pouvoir malsain et destructeur dans nos vies.

La même approche a été utilisée face à la mort : on l’a dissimulée, calfeutrée à tout prix, à l’inverse de nos amis Africains qui l’avaient placée bien en vue de tous, sur la place publique du village. L’africain ne fuit pas la douleur et la mort, il les intègre à sa vie, les regarde en face et les insère au quotidien. En Afrique et dans d’autres parties du globe, la mort fait partie de la vie. Nous, les Européens, masquons constamment notre vécu douloureux, et ne faisons que rarement resurgir cette partie de l’iceberg que nous avons nous-même immergée ; ou alors, si nous le faisons, c’est avec une discrétion feutrée, empreinte de honte et de culpabilité. Notre comportement est souvent influencé par la superficialité, l’hypocrisie et la duplicité. Nous sommes devenus compliqués et rationnels, en « fils et filles de la raison ». La rationalité a bridé notre vie émotionnelle, au profit d’un comportement « de façade », où l’apparition de la souffrance est devenue un accident anormal de parcours. Ne nous étonnons pas d’en subir certaines conséquences : trop de refoulements dans le subconscient débouchent sur des dépressions[3], et sur un nombre incalculable de maladies psychosomatiques[4].

Notre vécu met inconsciemment en valeur deux éléments qui nous font déconsidérer et déprécier la souffrance :

« j’ai droit au plaisir à tout prix, et même à la jouissance maximale, et c’est là mon bonheur »

« j’ai droit à l’abolition et l’éradication de toute souffrance, même au prix de la suppression de la vie elle-même »

C. Trungpa, Lama tibétain, déclare avec raison : « Si nous avons du plaisir, nous craignons de le perdre ; nous nous efforçons alors d’accroître le plaisir, ou nous tâchons de le maintenir. Et, si nous souffrons, nous tentons de nous soustraire à la douleur. Nous faisons tout le temps l’expérience de l’insatisfaction. Toutes les activités contiennent de l’insatisfaction ou de la douleur, continuellement ».

Prenons aussi connaissance des propos d’Arthur Schopenhauer, philosophe allemand : « Tout désir naît d’un manque, d’un état qui ne nous satisfait pas; donc il est souffrance tant qu’il n’est pas satisfait. Or nulle satisfaction n’est de durée ; elle n’est que le point de départ d’un désir nouveau ».

Les penseurs hindous, quant à eux, comparent les plaisirs à du riz cuit mêlé de miel et de poisson. De même qu’il est impossible de ne prendre que le riz et le miel, sans prendre également le poisson qui l’accompagne, de même il est impossible, tout au long de notre vie, de ne jouir que de plaisirs sans y inclure la souffrance.

Certaines souffrances sont accompagnées du plaisir : c’est le cas de la pratique du sport, de la faim au moment où nous mangeons, ou d’un chatouillement subi. C’est aussi le cas de la perversion sado-masochiste.

L’algologie

Qui n’a pas eu un jour une rage de dents brutale, une migraine « carabinée », qui l’aura obligé à cesser le travail et à se reposer ? La douleur nous a alors paralysé, et forcé à battre en retraite. Trois quart des consultations médicales sont liées à l’apparition d’une douleur, signe avertisseur, et manifestation de défense de l’organisme. L’algologie, médecine de la douleur, est une spécialité médicale qui consiste à diagnostiquer et à traiter la douleur à la demande du patient.

Si l’être qui souffre ne peut communiquer avec un tiers pour l’informer de son vécu douloureux, il se renferme sur lui-même, entre dans une phase d’abattement et d’angoisse extrême qui rend sa vie insupportable, et lui fait perdre beaucoup de ses moyens. Certains malades incurables, qui se trouvent proches de la mort, souhaitent l’euthanasie[5], en suppliant qu’on les aide à précipiter leur mort.

La douleur : le meilleur et le pire

La douleur représente la meilleure et la pire des choses. La meilleure, en ce qu’elle constitue un message d’alerte, qui nous informe que quelque chose menace notre corps ou notre psychisme, et que nous devrons intervenir rapidement pour trouver un remède et une guérison. Elle a alors un statut avertisseur, préventif et protecteur très précieux. Tel le témoin lumineux qui s’allume brusquement sur le tableau de bord d’une voiture, pour nous prévenir d’un dysfonctionnement au niveau du moteur, et qu’il faut s’arrêter. La pire, car la douleur peut non seulement transiter au travers de nous, mais s’installer pour ne plus repartir. C’est le cas de ces douleurs chroniques, dont certaines demeurent sans aucun espoir de guérison. Le diagnostic a été établi, les remèdes ont été adaptés et utilisés par le patient, mais les douleurs persistent. La douleur chronique devient alors en elle-même une maladie autonome, qui atteint l’individu dans sa totalité et l’empêche de vivre normalement. Tout doit s’articuler autour d’elle, car elle devient le centre obligé de son vécu.

Plusieurs sortes de douleurs peuvent nous accaparer :

· des douleurs physiques, dont le siège est le corps

· des douleurs mentales, qui monopolisent le psychisme

· des douleurs spirituelles, dont le champ de bataille est l’esprit

Très souvent ces trois sortes de douleurs ont des interférences, ce qui conduit le médecin à demander au patient de consulter un ou plusieurs spécialistes. Parmi ces derniers, il y a toute la diversité des médecins spécialisés, dont les psychiatres, mais aussi les psychothérapeutes, les psychologues, sans oublier les responsables spirituels dont le rôle important et complémentaire n’est surtout pas à négliger, car il fait référence à la dimension spirituelle de l’être, souvent occultée.

Une amputation

Une personne qui souffre d’une manière chronique[6] est amputée de sa vraie dimension dans l’être. La douleur transforme ses facultés, son idéal, et l’oblige à s’adapter. A la longue, la personne peut même en venir à s’assimiler à sa douleur, et devenir douleur elle-même. Elle vit comme une détenue derrière ses barreaux, privée de plaisir, de bien-être, de sa liberté d’aller et de venir, et de tout ce qui donne du « piment » à sa vie. Elle est emmurée derrière des obstacles qu’elle n’a pas choisis, mais subis. Pour survivre, elle en viendra à se replier sur elle-même, à se couper d’avec le monde et à s’appuyer presque exclusivement sur ses propres ressources. L’on imagine ce qui peut arriver lorsque les ressources font défaut ou n’existent plus ! il faudra alors affronter l’impuissance intérieure.

Les souffrances répétées sont le lit d’états dépressifs, qui s’installent quelquefois à l’insu de celui qui les traverse. Il sera nécessaire, dans le pire des cas, adapter un traitement médicamenteux dont les substances[7] agiront sur le psychisme. Il est important de savoir que les répercussions mentales causées par certains traumatismes transforment aussi le caractère et le comportement. Alors s’installent le dégoût de l’existence, l’apathie, les insomnies et les cauchemars, l’épuisement et la perte d’appétit. La personne devient instable, irritable, agressive, impulsive, intolérante. Si sa mauvaise humeur est manifeste et compréhensible, ceci demeure néanmoins difficile à gérer et à supporter par son entourage immédiat, qui reçoit des coups en pleine figure, injustement.

L’itinéraire de la douleur

Quel est le cheminement de la douleur ? Il y a d’abord stimulation douloureuse au niveau des terminaisons nerveuses des tissus cutanés[8], musculaires et articulaires, ainsi que des viscères. Les nerfs –voies et centres nerveux- font partie du mécanisme intime de la douleur et la transmettent au cerveau, véhiculée par des fibres spécifiques appelées « nocicepteurs ».

Les voies nerveuses perçoivent l’information de la douleur, la stimulation suit les fibres nerveuses et parvient à la moelle épinière puis au cerveau qui en fait une lecture. Pour échapper à certains messages douloureux, l’hypothalamus[9], qui règle le stress, déclenche des moyens de contrôle interne, dont la production de substances antidouleur : les endorphines, qui sont des morphines naturelles. Ces dernières agissent en bloquant la libération par les nerfs de certains neuromédiateurs nécessaires à la production d’une sensation de douleur.

Le traitement de la douleur, lorsqu’il est nécessaire, inclut les analgésiques locaux, qui ont une activité suppressive de la douleur pendant la durée de leur action, et les analgésiques centraux[10], tels que la morphine, qui agissent au niveau du système nerveux central, en modifiant la perception douloureuse de la sensation. Des interventions neurochirurgicales sont pratiquées lorsque les douleurs sont insupportables et rebelles à tout traitement médical : cordotomie[11], lobotomie, etc.

La perception et le langage de la douleur

La douleur est une sensation strictement individuelle et personnelle, souvent impossible à communiquer et à expliquer. A l’état aigu, elle s’extériorise par des plaintes, des grimaces, des cris, des pleurs, des lamentations, parfois des injures. L’influence socioculturelle joue un grand rôle dans la perception, le vécu et le langage de la douleur : ainsi un stoïcien, un ascète[12], un mystique, un épicurien ou un martyr[13] n’auront pas du tout la même manière de se comporter face à leur douleur. La civilisation qui nous entoure, le système philosophique, religieux ou culturel dans lequel nous évoluons, auront des influences sur notre conduite au travers de la souffrance.

La douleur sera synonyme de plaisir chez le masochiste, qui trouvera une intense satisfaction dans celles qu’il s’inflige à lui-même ; le sadique, lui, trouvera son contentement dans les souffrances et le mal qu’il inflige aux autres. Le stoïcien[14] trouvera normal de résister vaillamment à ses souffrances, et n’en fera pas état, tandis que l’épicurien[15]et l’hédoniste[16] dramatiseront toute forme de douleur et chercheront à se faire plaindre. Il faut aussi remarquer que chez certaines personnes, la souffrance représentera une motivation pour pouvoir enfin exister, attirer la sympathie, l’attention, l’affection et la compassion des autres. Elle leur permettra d’avoir une place privilégiée dans leur cœur, ainsi que de la valeur à leurs yeux. Chez certains malades, il existe même une propension pathologique à choisir la maladie pour se faire prendre en pitié et se faire plaindre.

L’importance de notre responsabilité

Une insatisfaction psychologique ou physique, un désir inassouvi, une maladie, un deuil, une séparation ou un divorce, un échec, un accident, une hospitalisation, une perte financière, une période de chômage, une impossibilité à se marier et (ou) à avoir des enfants sont autant d’éléments qui influent sur notre bien-être et peuvent nous faire basculer dans un monde de tristesse et de nostalgie[17]. Notre vie relationnelle en sera toujours affectée : relation à notre douleur, à notre vie intérieure, au personnel médical, au conjoint, aux enfants, aux collègues de travail, à l’entourage proche, à la société.

Lorsque nous souffrons, notre pouvoir et notre continuité deviennent limités, notre capacité à donner également. Trop de souffrances diminue l’intérêt pour les autres, l’implication face à leur sort, et le sens de la solidarité.

Notre responsabilité – nous en avons bien une – consiste alors à nous ouvrir tant bien que mal, à devenir souple et accessible, capable d’éprouver, d’apprendre et de résister, plutôt que de nous fermer et devenir dur et amer. Quelqu’un qui se replie sur la défensive devient révolté et négatif, inaccessible et incapable d’apprendre. Alors sa vie s’immobilise. Ce mécanisme, s’il est compréhensible dans la première période qui suit un traumatisme, devient anormal par la suite s’il s’installe définitivement.

Philosophies, religions, science médicale

Philosophies et religions ont de tout temps cherché à expliquer la douleur, et enseigné les moyens de l’accepter. Ainsi pour l’hindouisme, la souffrance a un caractère rétributif et pénal : rétributif car elle consiste à payer pour ses actes passés ; pénal, car cette rétribution a la forme d’une punition. La pensée indienne est imprégnée du concept de la souffrance, au point que chaque aspect de la vie est censé être affecté par elle. C’est ce que préconise la loi dite du « Karma », qui stipule que chacun, en fait, recueille les fruits de toutes ses actions, bonnes ou mauvaises. Les mauvaises actions produisent plus tard des souffrances. Cette conception des choses est tout à fait incompatible, nous le découvrirons, avec la façon dont le christianisme comprend la souffrance.

La médecine, quant à elle, s’est efforcée avec force et intérêt, de la décrire, la comprendre pour la réduire, la calmer ou la supprimer. Les guerres de 14-18 et 39-45 ont beaucoup contribué à développer les techniques d’anesthésie. Depuis plusieurs décennies, la compréhension, l’écoute et la prise en compte individuelle du problème de la souffrance ont fait des progrès considérables dans certaines sphères de la société.

« D’un événement malheureux, il faut faire un avènement. » (auteur inconnu)

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[1] souffrir : du latin « ferre » : supporter

[2] plaisir : du latin placere, plaire. Le plaisir est un état de contentement que crée en nous la satisfaction d’une tendance, d’un besoin, d’un désir.

[3] en Afrique, où l’auteur a beaucoup voyagé, il y a très peu de cas de dépression.

[4] maladies psychosomatiques : se dit de troubles organiques liés principalement à des facteurs d’ordre psychique (conflits, etc…), alors que les symptômes de maladie mentale réelle font défaut.

[5] euthanasie : du grec eu : bien et thanatos : mort – ensemble des méthodes qui procurent une mort sans souffrance, afin d’abréger une longue agonie, ou une maladie très douloureuse à l’issue fatale

[6] une douleur est considérée comme chronique, si elle interfère plus de 3 à 6 mois dans la vie d’un sujet.

[7] substances psychotropes : substances chimiques naturelles ou artificielles, dont l’effet essentiel s’exerce sur le psychisme.

[8] certaines douleurs cutanées sont liées à une perturbation du système de transmission de la douleur elle-même. Les douleurs sont alors permanentes, sous forme de brûlures avec des moments paroxystiques et des troubles de la sensibilité tactile: hypoesthésie: déficit de la sensibilité globale – anesthésie: absence de sensibilité – allodynie: douleur produite par un stimulus non nociceptif – hyperalgésie: sensibilité douloureuse exagérée – hyperesthésie: sensibilité cutanée exagérée. Les différentes causes de ces douleurs sont: infections – troubles métaboliques (diabète, alcoolisme) – toxiques – compression nerveuse (hernie discale, canal carpien, fibrose post-chirurgie, envahissement tumoral…)

[9] hypothalamus : région du diencéphale située à la base du cerveau et où se trouvent de nombreux centres régulateurs des grandes fonctions (faim, soif, activité sexuelle, sommeil-éveil, thermorégulation)

[10] dont certains sont des antalgiques centraux faibles, comme le « di-antalgic ».

[11] cordotomie : intervention neurochirurgicale portant sur les cordons de la moelle épinière.

[12] ascète : personne qui soumet sa vie à une discipline stricte et austère

[13] «Je suis le froment de Dieu, déclarait Ignace d’Antioche. Puissé-je être moulu par les dents des bêtes, pour devenir un pain digne d’être offert à Jésus-Christ!»

[14] le stoïcien reste impassible et austère devant la douleur, le malheur

[15] l’épicurien ne pense qu’au plaisir, à la sensualité

[16] hédonisme : système moral qui fait du plaisir le principe et le but de la vie

[17] nostalgie : état de mélancolie causé par un éloignement de quelque chose. Du grec nostos : retour / algos : douleur.

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