
Lettre de Marie… j’ai reçu la semaine dernière cette lettre de Marie que je vous livre dans son intégralité (de Philippe Tarabon, rédacteur) :
Cher Monsieur,
Je ne sais pas vraiment pourquoi je vous écris. Peut-être parce que j’ai lu votre textes il y’a quelques jours, et que pour la première fois depuis des années, j’ai pleuré sans avoir honte de mes larmes. Peut-être parce que vous semblez être quelqu’un qui comprend que la foi peut coexister avec le doute, et que la grâce n’exige pas la perfection.
Je m’appelle Marie. J’ai 38 ans, je vis en région parisienne, et jusqu’à il y a deux ans, j’étais membre d’une église évangélique que je considérais comme ma famille. J’y avais grandi spirituellement. J’y avais trouvé ma foi. J’y avais rencontré des gens extraordinaires qui m’avaient accueillie quand j’avais 23 ans, perdue et cherchant un sens à ma vie.
Pendant quinze ans, cette église a été mon refuge. Nous étions une communauté dynamique de 400 personnes, avec des louanges enthousiastes, des prédications passionnées, et un sentiment d’appartenir à quelque chose de plus grand que nous-mêmes. Notre pasteur était un homme charismatique, un « visionnaire » comme on aimait l’appeler. Il citait la Bible par cœur, il priait avec ferveur, et quand il prêchait, on avait l’impression que Dieu lui-même parlait à travers lui.
C’est précisément ce sentiment qui a fini par me détruire.
# Les premières fissures :
Tout a commencé il y a environ cinq ans, quand j’ai fait ma première dépression. À l’époque, je ne savais même pas ce que c’était. Je me levais le matin avec une lourdeur dans la poitrine que je n’arrivais pas à expliquer. Les choses qui me procuraient de la joie… mes amis, ma foi, même les moments de louange à l’église semblaient recouvertes d’un voile gris. Je pleurais sans raison, je dormais mal, j’avais perdu tout appétit.
Quand j’en ai parlé à mon groupe de maison, on m’a encouragée à prier davantage. « La joie du Seigneur est notre force », me rappelait-on avec bienveillance. « Si tu te sens abattue, c’est peut-être que tu t’es éloignée de Dieu. »
J’ai donc prié. Plus intensément, plus longtemps. Je me levais à 5 heures du matin pour avoir mon « temps avec Dieu ». Je jeûnais un jour par semaine. Je servais davantage à l’église… accueil, louange, groupe de jeunes. Mais la lourdeur ne partait pas. Elle s’aggravait.
Finalement, j’ai pris rendez-vous avec mon pasteur. Je me souviens de m’être assise dans son bureau, de lui avoir expliqué en tremblant ce que je ressentais. Il m’a écoutée attentivement, puis il a ouvert sa Bible.
« Marie », m’a-t-il dit avec gravité, « je crois que tu es sous une attaque spirituelle. L’ennemi cherche à voler ta joie parce qu’il sait que tu es précieuse pour le Royaume. » Il a posé ses mains sur ma tête et a prié, chassant « l’esprit de tristesse » et « l’esprit de dépression ». Puis il m’a dit quelque chose que je n’oublierai jamais : « Si tu avais vraiment confiance en Dieu, Marie, tu ne serais pas dans cet état. La foi chasse la peur et la tristesse. »
Je suis sortie de ce bureau en me sentant encore plus mal qu’en y entrant. Non seulement j’étais dépressive, mais en plus, c’était de ma faute. J’étais une mauvaise chrétienne.
# L’engrenage de la culpabilité :
Les mois qui ont suivi ont été un cauchemar. Mon état empirait, mais je n’osais plus en parler à personne de l’église. J’avais trop honte. Lors des cultes, quand on chantait « Je suis plus que vainqueur », je chantais aussi, mais intérieurement je me disais : « Alors pourquoi je me sens vaincue ? »
Les sermons semblaient tous pointer vers moi. Si le pasteur parlait de la foi qui déplace les montagnes, je me sentais condamnée pour mes doutes. Si quelqu’un témoignait d’une guérison miraculeuse, je me demandais pourquoi Dieu ne me guérissait pas, moi. Petit à petit, j’ai intériorisé le message : si j’allais mal, c’était parce que j’avais un problème spirituel. Un péché caché. Un manque de foi. Une rébellion inconsciente.
Un dimanche, pendant le temps de prière, une sœur de l’église s’est approchée de moi et m’a dit avoir reçu « une parole » de Dieu pour moi : « Le Seigneur dit qu’il y a quelque chose dans ta vie que tu ne veux pas lâcher. Tant que tu ne l’abandonneras pas, tu ne connaîtras pas la paix. »
J’ai passé des semaines à essayer de trouver ce que c’était. Mon petit ami de l’époque ? Mon travail ? Un rêve personnel ? Je scrutais ma vie à la recherche du coupable invisible qui empêchait Dieu de me bénir.
# Le poids de l’argent :
En parallèle, la pression financière à l’église devenait de plus en plus forte. Nous étions dans une phase de « vision d’expansion »… un nouveau bâtiment, un projet missionnaire ambitieux. Les prédications sur la dîme se sont multipliées.
« Dieu ne peut pas bénir des chrétiens désobéissants », nous disait notre pasteur. « La dîme n’est pas une suggestion, c’est un commandement. Si vous voulez voir Dieu se mouvoir dans votre vie, vous devez honorer ses principes financiers. »
On nous racontait des témoignages de gens qui avaient donné au-delà de leurs moyens et qui avaient reçu au centuple. Des enveloppes circulaient plusieurs fois par culte … offrande générale, projet bâtiment, missions, soutien pastoral. Et à chaque fois, on nous rappelait que « Dieu aime celui qui donne avec joie », mais aussi que « celui qui sème peu moissonnera peu ».
Je gagnais à l’époque un salaire modeste, mais je donnais fidèlement ma dîme. Un jour, lors d’un « culte de percée financière », le pasteur nous a encouragés à faire une « offrande sacrificielle »… donner une somme qui nous coûte vraiment, pour montrer à Dieu notre confiance. Prise dans l’émotion du moment et le regard des autres, j’ai donné 500 euros que je n’avais pas vraiment.
Les semaines suivantes ont été financièrement très difficiles. Quand j’en ai discrètement parlé à une responsable, elle m’a répondu : « C’est normal, Marie. Le diable attaque toujours après un acte de foi. Tiens bon, la récolte arrive. »
La récolte n’est jamais arrivée. Mais ma culpabilité, elle, a augmenté. Si la bénédiction ne venait pas, c’était sûrement encore ma faute.
# Le tournant :
Le vrai tournant est venu lors d’une crise d’angoisse sévère au travail. Mon médecin généraliste, inquiet, m’a orientée vers une psychiatre. J’ai hésité pendant des semaines avant d’y aller. À l’église, on nous avait souvent dit que les psychologues étaient « des gens du monde qui ne comprenaient pas les réalités spirituelles », que « la Bible était le meilleur manuel de psychologie ».
Mais j’étais désespérée. J’y suis allée.
La psychiatre, une femme bienveillante d’une cinquantaine d’années, m’a diagnostiquée en deux séances : dépression majeure, probablement aggravée par un environnement psychologiquement toxique. Elle m’a prescrit des antidépresseurs et m’a suggéré une psychothérapie.
« Ces pensées de culpabilité constante, cette impression de ne jamais en faire assez, cette peur d’être abandonnée si vous n’êtes pas parfaite… Ce ne sont pas des symptômes spirituels, Marie. Ce sont des symptômes psychologiques très concrets. »
J’ai commencé le traitement en cachette. À l’église, on m’aurait jugée. Quelques semaines plus tard, alors que les médicaments commençaient à faire effet et que je ressentais enfin un soulagement, j’ai fait l’erreur d’en parler à mon groupe de maison.
La réaction a été immédiate. « Marie, tu ne peux pas compter sur des médicaments pour ce que seul Dieu peut faire. » « Tu cherches des solutions humaines à un problème spirituel. » Quelqu’un a même dit : « Si tu continues comme ça, tu montres aux autres qu’on peut se passer de Dieu. »
Le lendemain, le pasteur m’a appelée. Il voulait me voir « de toute urgence ». Dans son bureau, il m’a fait asseoir et m’a parlé pendant une heure de l’importance de la soumission spirituelle, du danger de l’indépendance, de la nécessité de faire confiance au discernement des leaders que Dieu a placés sur ma vie.
« Tes responsables et moi-même sommes inquiets pour toi, Marie. On a l’impression que tu te rebelles contre l’autorité spirituelle. Ces médicaments, c’est un symptôme de ton manque de foi. Si tu veux vraiment guérir, tu dois lâcher prise et laisser Dieu agir. »
C’est à ce moment-là, que quelque chose s’est brisé en moi. Ou plutôt, quelque chose s’est réveillé. Pour la première fois en quinze ans, je me suis demandé : « Et si ce n’était pas moi, le problème ? »
# La sortie :
Les mois suivants ont été les plus difficiles de ma vie, mais aussi les plus libérateurs. Grâce à la thérapie, j’ai commencé à comprendre les mécanismes d’emprise psychologique à l’œuvre dans mon église. La confusion entre autorité spirituelle et contrôle personnel. L’utilisation de la culpabilité comme outil de manipulation. La promesse constante de bénédictions conditionnées à l’obéissance absolue.
J’ai aussi découvert que je n’étais pas seule. En cherchant sur internet, j’ai trouvé des dizaines de témoignages similaires. Des gens qui avaient quitté des églises évangéliques après des années d’abus émotionnels, financiers, parfois même sexuels. Des gens qui avaient été brisés par une théologie toxique qui présentait Dieu comme un père capricieux qu’il fallait constamment apaiser.
Quitter l’église a été déchirant. J’ai perdu presque tous mes amis du jour au lendemain. Quand j’ai annoncé mon départ, on m’a convoquée devant les anciens. Ils m’ont suppliée de « ne pas abandonner la maison de Dieu », m’ont avertie que « hors de l’église, il n’y a pas de protection spirituelle », m’ont dit que je « m’exposais aux attaques de l’ennemi ».
Quand j’ai maintenu ma décision, l’ambiance a changé. On m’a accusée d’être « blessée et amère », de « semer la division », d’avoir « un cœur dur ». Le pasteur a même fait un sermon sur « ceux qui abandonnent » sans me nommer, mais tout le monde savait qu’il parlait de moi. Mes anciens amis ont cessé de répondre à mes messages.
Le rejet a été brutal. Mais étrangement, je me sentais plus légère que je ne l’avais été depuis des années.
# Reconstruire :
Aujourd’hui, deux ans plus tard, je suis dans un processus de reconstruction. Je vois toujours ma thérapeute. Je prends mes médicaments sans culpabilité. Je lis beaucoup… des livres de théologie, mais aussi de psychologie, de spiritualité saine.
Et j’ai découvert un Jésus que je ne connaissais pas. Pas le Jésus conquérant et exigeant qu’on me présentait, mais le Jésus des Évangiles. Celui qui mangeait avec les exclus. Celui qui accueillait les femmes de mauvaise vie. Celui qui disait aux religieux qu’ils chargeaient les gens de fardeaux impossibles à porter. Celui qui, sur la croix, priait pour ceux qui le tuaient.
J’ai trouvé une petite église protestante historique où l’on peut poser des questions sans être jugée. Où les sermons parlent plus de grâce que de performance. Où le pasteur est un serviteur parmi d’autres, pas un gourou. Où l’on peut être honnête sur ses doutes, ses échecs, ses fragilités.
J’ai découvert que la grâce était plus large que ce qu’on m’avait enseigné. Que Dieu était plus bon. Que l’Évangile était vraiment une bonne nouvelle… pas une liste de conditions à remplir pour mériter l’amour de Dieu, mais l’annonce incroyable que cet amour est déjà là, gratuit, inconditionnel.
# Pourquoi je vous écris :
Je vous écris, cher monsieur, parce que je sais que je ne suis pas seule. Il y a des milliers de « Marie » dans les églises évangéliques françaises aujourd’hui. Des gens qui souffrent en silence, qui pensent que leur dépression est un manque de foi, que leurs doutes sont un péché, que questionner l’autorité est de la rébellion.
Je vous écris parce que j’ai besoin que quelqu’un dise tout haut ce que beaucoup pensent tout bas : certaines de nos églises sont malades. Elles sont devenues des lieux de contrôle plutôt que de liberté, de performance plutôt que de grâce, de culpabilité plutôt que de repos.
Je vous écris parce que je n’ai pas perdu ma foi en Dieu, mais j’ai perdu confiance en beaucoup d’institutions qui prétendent le représenter.
Et je vous écris pour vous dire merci. Merci d’écrire sur un Dieu qui ne ressemble pas aux caricatures que certains en font. Merci de rappeler que le doute n’est pas l’ennemi de la foi, mais parfois son compagnon le plus honnête. Merci de montrer que la grâce est vraiment scandaleuse. Si scandaleuse que nos systèmes religieux préfèrent souvent la remplacer par des règles qu’on peut contrôler.
Je ne sais pas si cette lettre vous parviendra. Je ne sais même pas si vous la lirez. Mais je devais l’écrire, ne serait-ce que pour témoigner que l’évangélisme français a un problème, et que ce problème blesse profondément des gens réels, avec des noms, des histoires, des âmes.
J’espère qu’un jour, nos églises ressembleront davantage au Jésus qu’elles prétendent suivre.
En attendant, je continue à marcher. Lentement. Parfois en boitant. Mais je marche vers la lumière, pas vers l’ombre.
Avec reconnaissance,
Marie
P.S. : J’ai choisi l’anonymat pour cette lettre, mais mon histoire est vraie. Et elle est celle de beaucoup d’autres.